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Sens

Sens - Cathédrale (XIIe-XIVe siècle)
Sens - Cathédrale (XIIe-XIVe siècle)

De la capitale des Sénons à la cité archiépiscopale

La cité antique et l'essor de la métropole chrétienne

Sens, sur les rives de l'Yonne, fut la capitale d'un peuple gaulois, les Sénons, avant de devenir celle d'une province romaine, la IVe Lyonnaise, née d'une réforme des circonscriptions provinciales qui subdivisa la Lyonnaise Première en Lyonnaise Première et Lyonnaise Quatrième sous le règne de l'empereur Constantin (306-337). Des vestiges gallo-romains (enceinte et tours) sont d'ailleurs encore visibles en élévation au sud de l'"Amande", comme on appelle le noyau urbain ancien, de plan ovoïde. La cité fut évangélisée à partir du IVe siècle, et non plus tôt, contrairement à ce que l'on pourrait croire d'après certaines légendes hagiographiques de la fin du VIe siècle, voire du IXe siècle, dont l'objectif est de démontrer l'origine apostolique évidemment indirecte des Églises, une préoccupation courante de celles-ci au Moyen Âge.

Sens - Crypte romane de la basilique Saint-Savinien
Sens - Crypte romane de la basilique Saint-Savinien
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe s.) - Vitrail du déambulatoire (v. 1200/1210) : Légende de saint Eustache : Eustache et des membres de sa famille se font baptiser
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe s.) - Vitrail du déambulatoire (v. 1200/1210) : Légende de saint Eustache : Eustache et des membres de sa famille se font baptiser

À partir du VIe siècle, Sens devint une province ecclésiastique dont dépendaient les diocèses de Chartres, Auxerre, Meaux, Paris, Orléans, Nevers et Troyes. Du point de vue juridictionnel, on dit que les évêques de ces cités sont suffragants du métropolite (ou archevêque) de Sens. À la fin du VIIe siècle, avec l'affaiblissement de la royauté mérovingienne et en un temps où les Pipinnides, futurs Carolingiens, n'en étaient qu'aux prémices de leur ascension politique, la Bourgogne était surtout gouvernée par les évêques. D'autre part, la soi disant présence des Sarrasins dans la région en 732 relève d'un mythe historiographique récemment détruit et l'on doit désormais considérer que les troubles du VIIIe siècle ont bien davantage à voir avec l'expansion pipinnide en Gaule qu'avec la violence d'envahisseurs étrangers. Dès le IXe siècle, l'archevêque de Sens est un personnage ecclésiastique de toute première importance : il est Primat des Gaules et de Germanie. Cela donne bien entendu beaucoup de poids au fait que l'archevêque Wenilon (840-865) ait pris parti pour le roi de Francie orientale Louis le Germanique (†876) lorsque ce dernier a envahi le royaume de son frère Charles le Chauve (840-877), où se trouvait Sens, en 856-858. D'ailleurs, la Chanson de Roland (v. 1090), qui intègre des faits et des protagonistes d'époques différentes, s'en fait l'écho à travers le personnage du traître Ganelon (Wenilon de Sens). Le comté de Sens, gagné par le duc de Bourgogne Richard le Justicier aux dépens du roi Eudes (895), fut finalement rattaché au domaine royal (1055), quittant ainsi l'espace politique bourguignon. Rappelons enfin, pour mémoire, que Paris n'est parvenu à se détacher de Sens en devenant archevêché qu'en 1622. Chartres, Meaux et Orléans lui furent alors rattachés, amputant la province de Sens d'un vaste territoire. Le XVIIe siècle entérine ainsi un certain effacement de l'importance sénonaise dans la géographie ecclésiastique de la France. Entre temps, du XIIIe au XVIe siècle, Sens était devenue une ville d'artisans, de marchands et de bourgeois, ce dont témoignent encore les nombreuses maisons à pans de bois (XVe-XVIe siècle), comme la fameuse "Maison d'Abraham", rue Jean Cousin, dont le poteau cornier est sculpté d'un magnifique Arbre de Jessé (XVIe siècle).

Un foyer précoce du Francigenum opus

Devenue française, Sens n'en demeura pas moins liée à la vie politique et religieuse du duché de Bourgogne après le XIe siècle. Elle constitua aussi une étape majeure dans la diffusion en Bourgogne du francigenum opus, l'art gothique. En outre, fin mai ou début juin 1140, à l'instigation des moines Guillaume de Saint-Thierry (v.1075-1148) et Bernard de Clairvaux (1091-1153), y fut convoquée une assemblée ecclésiastique ou concile, plus exactement un synode, qui condamna plusieurs propositions du dialecticien et théologien Pierre Abélard (1079-1142). Cet écolâtre avait enseigné à Melun, Corbeil et Paris, des villes qui dépendaient de Sens ; il était donc normal que l'archevêque de cette métropole, Henri Sanglier (1122-1142), fût saisi de l'affaire. Dès l'année suivante, en juillet 1141, le pape Innocent II suivait les réquisitions du synode et condamnait ces mêmes propositions. Abélard put tout de même compter sur le soutien (insuffisant pour le sauver de la condamnation) du théologien Pierre Bérenger de Poitiers, qui avait été son élève, et il fut accueilli ensuite par l'abbé de Cluny Pierre le Vénérable. C'est d'ailleurs au prieuré clunisien de Saint-Marcel qu'il mourut.

Sens - cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe s.)
Sens - cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe s.)

Un haut lieu de l'activité synodale et de la vie intellectuelle

Le concile de Sens traduit bien le climat d'effervescence intellectuelle de ce que l'on appelle la Renaissance du XIIe siècle, caractérisée notamment par l'essor spectaculaire du monde des écoles (cathédrales surtout, monastiques ou indépendantes), donc par le développement de la catégorie des maîtres et des étudiants. Depuis le haut Moyen Âge, plusieurs monastères étaient implantés à Sens et en périphérie de la ville : Saint-Pierre-le-Vif, Saint-Sérotin, Saint-Jean, Saint-Rémy et Notre-Dame-du-Charnier. À Saint-Pierre-le-Vif notamment, l'abbé Rainard (979-1015) était connu pour cultiver les Arts libéraux (catégories du savoir organisées et hiérarchisées depuis l'Antiquité romaine et chrétienne et durant le haut Moyen Âge). Il est par conséquent d'autant moins surprenant que les Arts libéraux soient représentés aux soubassements du portail central de la cathédrale Saint-Étienne, même s'ils constituaient déjà un objet de représentation commun dans l'art occidental des IXe-XIIe siècles. Pour illustrer cette créativité intellectuelle, on peut signaler trois chroniques médiévales importantes, composées à Sens et plus précisément au monastère Saint-Pierre-le-Vif : celle d'Odorannus (v. 985-v. 1046), la chronique dite du pseudo-Clarius (XIIe siècle), continuée par plusieurs auteurs jusqu'en 1267, enfin celle de Geoffroy de Courlon (1293), toutes bien étudiées par Fabrice Delivré.

Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) - façade de la cathédrale : détail
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) - façade de la cathédrale : détail

Dans le cadre de cette activité spéculative alors en plein essor en Occident, notamment en France, il ne faut surtout pas oublier la pensée juive. Non loin de Sens, à Troyes, en Champagne, un spécialiste du Tanakh et du Talmud (qui sont des commentaires de la Torah) avait consacré sa vie à dissiper les obscurités des textes de la Révélation : il s'agit de Rachi, Rabbi Shlomo ben Itzhak HaTzarfati (1040-1105) de son vrai nom. Son oeuvre, dominée par l'examen du sens littéral des textes, fut poursuivie par des disciples désignés sous le nom de tossafistes qui valorisèrent l'autorité de Rachi à tel point qu'ils considéraient ne pouvoir apporter que des additions à son propre commentaire. Le nord et l'est de la France (la Bourgogne en particulier) furent alors le théâtre d'un développement très marqué des études talmudiques autour de ces maîtres. Au cours d'un épisode lamentable appelé le "Brûlement du Talmud", à Paris (1242), des exemplaires de ce livre ont été brûlés publiquement avec l'approbation du roi Louis IX (1226-1270), après qu'une dispute théologique (1240) a convaincu ce dernier des "erreurs" que ce livre contenait et qui avaient été dénoncées en 1238 par un juif converti devenu franciscain, Nicolas Donin de la Rochelle (†1287). Notons que pendant toute l'affaire, l'archevêque de Sens Gauthier le Cornu (1221-1241) tenta quant à lui de faire retomber la polémique en se montrant ouvert aux méthodes et aux thèses juives. Il ne faut pas oublier qu'au delà des échanges intellectuels entre juifs et chrétiens, l'essor des études juives est contemporain d'une détérioration des relations entre les deux communautés et d'une exclusion sociale dont fut assurément victime le monde juif (XIe-XIVe siècle), la papauté n'étant de son côté absolument pas dupe des accusations les plus grossières qui furent proférées contre les juifs (comme celle de meurtre rituel) et les désavouant à l'occasion.

La "papauté de Sens"

La papauté, justement, fut quant à elle souvent confrontée à l'agitation qui régnait à Rome. En 1159, l'élection d'Alexandre III (1159-1181) n'avait pas fait l'unanimité, sur fond de concurrence entre les rois et l'empereur germanique dans la question des élections pontificales. Face au cardinal Rolando Bandinelli (futur Alexandre III), qui dans ses propres écrits théologiques s'appuie paradoxalement sur ceux de Pierre Abélard, une minorité de cardinaux favorables à l'empereur avaient élu le cardinal Octavien, qui prit le nom de Victor IV (1159-1164). Un schisme commençait, qui devait durer une vingtaine d'années, car Victor eut deux successeurs : Pascal III (1164-1168) et Calixte III (1168-1178), tous considérés comme des antipapes par la postérité. C'est en France qu'Alexandre III vint se réfugier, en particulier à Sens où il installa la Curie, autrement dit son gouvernement (1163-1165), et en profita pour consacrer la toute nouvelle cathédrale Saint-Étienne (15 avril 1164). Au même moment, Thomas Becket (v. 1118-1170), archevêque de Cantorbéry (1162-1170), alors en plein conflit avec le roi Henri II Plantagenêt, qui avait pourtant été son ami proche auparavant, s'exila en France, d'abord à l'abbaye cistercienne de Pontigny (1164-1166), puis à Sens (1166-1170), avant de regagner l'Angleterre. Thomas Becket resta inflexible. Après le meurtre de Thomas Becket par des chevaliers du roi Henri sur les marches de sa cathédrale (1170), l'archevêque fut canonisé dès 1173 par le pape Alexandre III. Les liens entre Thomas Becket et Sens expliquent la présence d'un haut-relief du déambulatoire de la cathédrale, retrouvé d'abord dans une maison en démolition près de celle-ci. On suppose que cette sculpture de la fin du XIIe siècle représente l'archevêque de Cantorbéry.

Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) : haut-relief dans le déambulatoire, au nord, représentant peut-être saint Thomas Becket (fin XIIe siècle)
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) : haut-relief dans le déambulatoire, au nord, représentant peut-être saint Thomas Becket (fin XIIe siècle)
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe s.) - vitrail du déambulatoire (v. 1200/1210) : Thomas Becket se réconcilie avec le roi d'Angleterre Henri par l'entremise du roi de France Louis VII
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe s.) - vitrail du déambulatoire (v. 1200/1210) : Thomas Becket se réconcilie avec le roi d'Angleterre Henri par l'entremise du roi de France Louis VII
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe s.) - vitrail du déambulatoire (v. 1200/1210) : Thomas traverse la mer et aborde à Sandwich
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe s.) - vitrail du déambulatoire (v. 1200/1210) : Thomas traverse la mer et aborde à Sandwich
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe s.) - Vitrail du déambulatoire (v. 1200/1210) : le Christ accueille l'âme de Thomas Becket
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe s.) - Vitrail du déambulatoire (v. 1200/1210) : le Christ accueille l'âme de Thomas Becket

De cette histoire politique et religieuse fort riche de la cité de Sens, les remparts, la cathédrale Saint-Étienne, mais aussi le Palais synodal, le palais archiépiscopal et quelques autres églises dont Saint-Maurice et Saint-Savinien sont les témoins patrimoniaux majeurs.

Reportage de France 3 - Bourgogne sur la cathédrale de Sens pour le 850e anniversaire du monument :

Bibliographie

-Georges Delagneau, Le concile de Sens de 1140 : Abélard et Saint-Bernard, Sens, 1934.

-Chronique de Saint-Pierre-le-Vif de Sens, dite de Clarius, éditée, traduite et annotée par Robert-Henri Bautier et alii, Paris, 1979.

-Maurice Vallery-Radot, Sens, ville métropolitaine, Paris, 1980.

-Gilbert Dahan, Les intellectuels chrétiens et les juifs au Moyen Âge, Paris, 1990 (réédition 2007).

-Gilbert Dahan, Élie Nicolas (dir.), Le Brûlement du Talmud à Paris (1242-1244), Paris, 1999.

-Didier Perrugot, Fouilles archéologiques à Sens. La ville antique, un quartier d'habitation, Molay-le-Grand, 1994.

-Fabrice Delivré, "Les chroniques de Saint-Pierre-le-Vif au miroir de la primatie sénonaise. Enquête sur les manuscrits d'Odorannus, du pseudo-Clarius et de Geoffroy de Courlon", Bibliothèque de l'École des Chartes, 163 (2005), p. 481-503. Article en ligne sur le site Persée.

-Denis Cailleaux, De la ville antique à la cité médiévale : Sens IVe-Xe siècles, édition électronique, 2006. Article en ligne. L'auteur a également plusieurs d'autres articles à propos de Sens sur son site personnel.

 

La cathédrale Saint-Étienne (XIIe-XIVe siècle), première cathédrale gothique de France

L'archevêque Henri Sanglier (1122-1142) entretenait des liens étroits avec la cour de Louis VI au moment où Suger (1081-1151), abbé de Saint-Denis, tout près de Paris, entamait la construction du chevet de sa nouvelle abbatiale dans le style nouveau que l'on désignerait ensuite comme le francigenum opus, l'art français - entendons le gothique. Si, au départ, il est davantage question de technique de bâti plutôt que d'un style à part entière, il faut reconnaître que l'emploi de l'ogive, la modification des supports et plus tard l'arc-boutant recélaient des potentialités architectoniques qui furent rapidement mises à profit, mais pas partout au même rythme. Le sud de la Bourgogne, par exemple, resta occasionnellement fidèle à un certain "esprit roman" jusqu'en plein XIIIe siècle, par exemple à Saint-Albain. De ce point de vue, la province de Sens se montra innovante et la Bourgogne en profita bientôt.

Le groupe cathédrale de Sens, sans doute constitué depuis le VIIe siècle d'une cathédrale Saint-Étienne, d'une église Notre-Dame et d'un baptistère Saint-Jean Baptiste, avait été complété par un certain nombre d'églises monastiques, canoniales ou paroissiales au cours du haut Moyen Âge et durant le Moyen Âge central. Plusieurs fois détruite et reconstruite, notamment par Wenilon au IXe siècle et parfois à la suite d'incendies (comme en 968), la cathédrale Saint-Étienne fit donc sous l'épiscopat d'Henri Sanglier l'objet d'un projet de reconstruction dans un contexte d'essor démographique et de concurrences somptuaires entre évêchés. Certes, depuis 1079, l'archevêque de Sens n'était plus Primat des Gaules, un titre définitivement attribué par le pape Grégoire VII (1073-1085) à l'archevêque de Lyon cette année-là, mais il s'agissait tout de même d'un siège archiépiscopal de première importance, qui plus est en terre de France (dans le domaine royal donc).

On ignore toujours en quelle année furent commencés les travaux, mais à peu près tous les spécialistes s'accordent sur la fourchette 1130-1135. Que la première pierre ait été posée un peu avant ou un peu après celle du déambulatoire de l'abbatiale de Saint-Denis, un chantier strictement contemporain de celui de la cathédrale de Sens, ne change rien au fait que, pour la première fois en France, une cathédrale serait construite selon des principes inhérents à l'architecture gothique (emploi de l'arc brisé, de l'ogive et de l'arc-boutant). Ce qui compte, c'est le projet, et l'on voit bien dans certains édifices, comme la priorale romane de Paray-le-Monial (v. 1120-v. 1220), qu'un maître d'oeuvre (architecte) pouvait, cent ans après le début de la construction, respecter encore le projet initial, au delà des différences de détail, en particulier techniques (la taille de la pierre par exemple). Le chantier fut principalement financé au temps des archevêques Henri Sanglier, Hugues de Toucy (1142-1168) et Guillaume de Champagne (1168-1176). Le nom du premier maître d'oeuvre ne nous a pas été transmis, pas plus que celui de ses successeurs, du reste. On l'appelle le "Maître de Sens".

Ce dernier opta pour une élévation à trois niveaux (grandes arcades, galerie de triforium à doubles baies géminées sous arcatures légèrement brisées et baies vitrées à l'étage supérieur) ainsi que pour la voûte sexpartite et l'alternance des supports (piles composées, fortes, et piles cylindriques jumelles, plus faibles), la hauteur sous voûte restant raisonnable (24 mètres environ). La maîtrise technique de ce premier maître n'est d'ailleurs pas exempte de défauts, notamment perceptibles dans le voûtement circulaire du déambulatoire, où certains culots reçoivent l'ogive maladroitement. Saint-Étienne de Sens témoigne des tâtonnements du temps de l'expérimentation. Le profil des arcs-doubleaux du déambulatoire est par ailleurs encore très roman.

Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) : le voûtement du déambulatoire (milieu XIIe siècle)
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) : le voûtement du déambulatoire (milieu XIIe siècle)

Toute l'enveloppe fut donc jetée dès le début des travaux, puis immédiatement, l'on construisit le chevet, jusque vers 1160, la nef de sept travées doubles (1160-1180 environ) puis la tour nord et son portail suivirent (v. 1180-1200). Au début du XIIIe siècle fut ajoutée la chapelle axiale, placée sous le vocable de Saint-Savinien. Bien plus tard, on élargit les fenêtres hautes (v. 1280), on éleva le reste de la façade avec, enfin, la tour sud (fin du XIIIe siècle) après l'effondrement d'une première tour (1268), le portail sud étant refait à cette occasion et des chapelles latérales venant occuper l'espace entre les contreforts au XIVsiècle. Entre 1490 et 1517, les croisillons sud, puis nord du transept peu débordant furent montés en style gothique flamboyant, que l'on reconnaît notamment au remplage complexe des rosaces.

Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) : chapiteaux de la nef (XIIe s.)
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) : chapiteaux de la nef (XIIe s.)

Chaque maître-d'oeuvre sait inscrire la marque de son originalité ou au moins des caractères particuliers à son édifice et même si, après Sens, d'autre partis furent adoptés dans l'architecture du premier gothique, en Île-de-France (Notre-Dame de Paris) et en Picardie (Noyon) particulièrement, la cathédrale Saint-Étienne de Sens a bel et bien exercé une certaine influence, très lisible en particulier aux chevets de Saint-Germain-des-Prés à Paris (1163), de l'abbatiale de Vézelay (1165-1180) et de la collégiale Saint-Martin de Chablis (v. 1170-1180).

Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) - portail de Saint-Jean-Baptiste : le tympan (fin XIIe siècle)
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) - portail de Saint-Jean-Baptiste : le tympan (fin XIIe siècle)

La sculpture se déploie dans la cathédrale, mais elle rompt avec une tradition romane en ce sens qu'elle donne la primeur à l'évocation du végétal aux chapiteaux. C'est aux portails ouest, où les personnages des voussures s'abritent sous des dais, qu'elle accuse cependant la différence la plus nette, notamment parce que les portails sont d'époques différentes. Celui du sud, de la fin du XIIe siècle, est consacré aux épisodes de la vie de saint Jean-Baptiste, le portail central illustrant des thèmes associés au cycle de saint Étienne, le protomartyr. Le portail nord complète cet ensemble avec les scènes de la vie de la Vierge.

Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) : voussure du portail de Saint-Jean-Baptiste, au nord (fin XIIe siècle)
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) : voussure du portail de Saint-Jean-Baptiste, au nord (fin XIIe siècle)
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) - portail central Saint-Etienne : tympan
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) - portail central Saint-Etienne : tympan
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) : portail de la Vierge (sud)
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) : portail de la Vierge (sud)
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) : portail de la Vierge (sud)
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) : portail de la Vierge (sud)
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) : soubassements de la façade
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) : soubassements de la façade

On ne doit pas non plus oublier l'art des maîtres-verriers du début du XIIIe siècle, que l'on peut admirer aux trois panneaux anciens situés dans le collatéral nord. Ils sont consacrés à Thomas Becket, à la parabole du Bon Samaritain (évangile de Luc 10, 30-37) et à celle du Fils Prodigue (évangile de Luc 15, 11-32).

Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) : hautes verrières du choeur (v. 1250)
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) : hautes verrières du choeur (v. 1250)
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) : vitrail des Rois mages
Sens - Cathédrale Saint-Etienne (XIIe-XVIe siècle) : vitrail des Rois mages

Bibliographie

-Denis Cailleaux, La cathédrale en chantier. La construction du transept de Saint-Étienne de Sens d'après les comptes de la fabrique, 1490-1517, Paris, 1999.

-Irene Plein, Die Frühgotische Skulptur an der Westfassade der Kathedrale von Sens, Münster, 2005.

-Bernard Brousse, Calire Pernuit, Françoise Perrot, Les vitraux de la cathédrale de Sens : merveilles du XIIIe au XVIe siècle, Garches, 2013.

-Bernard Brousse, Claire Pernuit, Lydwine Saulnier-Pernuit, Sens, première cathédrale gothique, Garches, 2014.

-Juste la première cathédrale gothique. Catalogue d'exposition, Sens, Orangerie des Musées de Sens, 7 juin-14 décembre 2014, Sens, 2014.

-Sens, ville-cathédrale : mini-guide proposé par l'Office du tourisme de Sens et du Sénonais.

 

Palais synodal (XIIIe siècle) et Palais archiépiscopal (XIVe siècle)

À droite de la cathédrale, lorsque l'on se tient devant la façade, se trouve le Palais synodal, un bâtiment à deux niveaux élevé dans le courant du XIIIe siècle et qui est aujourd'hui utilisé par les Musées de Sens comme lieu d'expositions. L'administration judiciaire archiépiscopale, ou tribunal de l'évêque, y était installée, et divers synodes s'y tinrent. Les archevêques reconstruisirent également au XIVe siècle le Palais archiépiscopal, occupé par les Musées de Sens, dont la visite s'impose à qui veut découvrir la richesse de l'histoire deux fois millénaire de la cité. Les collections antiques (gallo-romaines, en particulier des mosaïques de sol remarquables) et médiévales sont de toute première importance.

Sens - toiture de tuiles vernissées du Palais synodale (XIIIe siècle)
Sens - toiture de tuiles vernissées du Palais synodale (XIIIe siècle)

 

Église Saint-Savinien (XIe siècle)

L'église Saint-Savinien a été construite à proximité d'une très ancienne nécropole et surtout d'un monastère très important de Sens, Saint-Pierre-le-Vif, fondé au VIe siècle, qui connut un rayonnement notable aux XIe-XIIIe siècles. C'est le maire (laïc) de cette abbaye, Baudoin, et son épouse Pétronille qui firent reconstruire l'église Saint-Savinien à partir de 1068. Leur nom est d'ailleurs inscrit sur un tailloir de chapiteau dans la nef, côté nord. C'est là, dans la crypte de Saint-Savinien, qu'étaient conservées avec celles d'autres martyrs les reliques du saint depuis l'an 847, date tardive de leur invention. Le terme latin inventio se traduit par "découverte", les textes hagiographiques évoquant l'invention des reliques pour signifier leur découverte miraculeuse, fortuite ou consécutive à des recherches.

Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.)
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.)
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.)
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.)

L'édifice se compose d'une nef charpentée de quatre travées avec piliers quadrangulaires au début de la nef puis circulaires dans les travées proches du transept, d'un transept non saillant et d'un choeur prolongé par une abside de plan carré elle-même flanquée de deux absidioles de plan identique. Sous le choeur se trouve une petite crypte datant aussi du XIe siècle, mais très restaurée. Le choeur est surmonté d'un beau clocher carré dont le premier étage est roman et ouvert de baies en plein cintre (du XIe siècle également), qui a été surélevé d'un étage à l'époque gothique (XIIIe siècle). Saint-Savinien est un bon exemple de l'architecture romane de la seconde moitié du XIe siècle, avec emploi d'un moyen appareil très soigné, à bonne distance d'autres systèmes constructifs contemporains, adoptés par exemple dans des édifices construits en moellons cassés au marteau et dotés d'arcatures lombardes, édifices que l'on rencontre fréquemment plus au sud en Bourgogne. Du point de vue du mobilier, on notera la présence d'inscriptions d'époque romane encastrées dans les murs de la crypte notamment, de sarcophages et d'une très belle piétà du XVIe siècle dans l'église.

Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et début XIIIe s.) - tailloir sculpté de motifs végétaux (fin XIe s.)
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et début XIIIe s.) - tailloir sculpté de motifs végétaux (fin XIe s.)
Sens - Basilique saint-Savinien (XIe et début XIIIe s.) - tailloir sculpté de motifs végétaux (fin XIe s.) : détail
Sens - Basilique saint-Savinien (XIe et début XIIIe s.) - tailloir sculpté de motifs végétaux (fin XIe s.) : détail
Sens - Basilique saint-Savinien (XIe et début XIIIe s.) - tailloir sculpté de motifs végétaux (fin XIe s.) : détail
Sens - Basilique saint-Savinien (XIe et début XIIIe s.) - tailloir sculpté de motifs végétaux (fin XIe s.) : détail
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et début XIIIe s.) : inscription de Balduinus sur un tailloir sculpté d'un décor végétal (fin XIe s.)
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et début XIIIe s.) : inscription de Balduinus sur un tailloir sculpté d'un décor végétal (fin XIe s.)
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.) : inscription de Petronilla, épouse de Balduinus : chapiteau sculpté (fin XIe s.)
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.) : inscription de Petronilla, épouse de Balduinus : chapiteau sculpté (fin XIe s.)
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.) - crypte : inscription inachevée où l'on peut lire : anno ab incarnatione Christi
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.) - crypte : inscription inachevée où l'on peut lire : anno ab incarnatione Christi
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.) - Crypte : inscription d'époque romane
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.) - Crypte : inscription d'époque romane
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.) - Crypte : inscription d'époque romane
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.) - Crypte : inscription d'époque romane
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.) - Crypte : sarcophage
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.) - Crypte : sarcophage
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.) : inscription romane comprenant des caractères latins et grecs
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.) : inscription romane comprenant des caractères latins et grecs
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.) : pietà du XVIe s. dans l'absidiole sud
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.) : pietà du XVIe s. dans l'absidiole sud
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.) : pietà du XVIe s. dans l'absidiole sud : détail
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.) : pietà du XVIe s. dans l'absidiole sud : détail
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.) : pietà du XVIe s. dans l'absidiole sud : détail
Sens - Basilique Saint-Savinien (XIe et XIIIe s.) : pietà du XVIe s. dans l'absidiole sud : détail

Bibliographie

-Christian Sapin (dir.), Bourgogne romane, Dijon, 2006.

 

Église Saint-Maurice (XIIe et XVIe siècle)

Saint-Maurice était l'une des église paroissiales de Sens. L'église a été bâtie à partir de 1160 environ. Elle conserve une nef de l'époque romane (murs, arcatures), mais les voûtes ainsi que le chevet gothique ont été refaits au XVIe siècle.

Sens - Eglise Saint-Maurice (fin XIIe-XVIe s.)
Sens - Eglise Saint-Maurice (fin XIIe-XVIe s.)
Sens - Eglise Saint-Maurice (fin XIIe et XVIe s.)
Sens - Eglise Saint-Maurice (fin XIIe et XVIe s.)
Sens - Eglise Saint-Maurice (fin XIIe et XVIe s.)
Sens - Eglise Saint-Maurice (fin XIIe et XVIe s.)

Orientation du visiteur

-Il convient évidemment de solliciter la documentation et les informations utiles sur la région, la ville et son patrimoine auprès de l'Office de Tourisme de Sens et du Sénonais.